samedi 27 octobre 2012

“Cette chose est fort admirable” (Pero Mexía - XVIe s. - à propos des pyramides)

Pero Mexía
Comment ne pas être attentif aux premières pages de l’histoire moderne des pyramides ?
Les récits qu’elles proposent reflètent généralement une réelle admiration pour l’oeuvre des bâtisseurs égyptiens, avec souvent des hésitations, approximations ou pseudo-certitudes sur les caractéristiques des monuments. Quand bien même ces récits seraient-ils inspirés par une découverte personnelle de ces monuments, ils restent à cent lieues des connaissances ou conjectures qui naîtront ultérieurement d’une égyptologie plus élaborée.
L’ouvrage Les diverses leçons de Pierre Messie, mises de castillan en françois par Claude Gruget, parisien, avec sept dialogues de l'autheur, dont les quatre derniers ont esté de nouveau traduits en cette quatriesme édition (1526) prend place dans ces relations de la première heure. Son auteur - Pero Mexía, ou Pedro Mejía (1497-1551) - est un écrivain espagnol, humaniste et chroniqueur officiel de Charles Quint. Il n’a, de toute évidence, pas voyagé lui-même en Égypte. Il se contente de se référer à Diodore, Strabon, Hérodote et “maints autres auteurs” pour en extraire quelques données essentielles qui soit restent communément admises aujourd’hui, soit ont subi de sérieux réajustements à l’aune des observations de l’archéologie scientifique. 



Zangaki -- Photographer (NYPL digital gallery)


“Des autres Colosses qui étaient à Rhodes et autres lieux, non si grands, nous n'en parlerons point pour ce qu'en cet endroit, nous ne traitons que des sept merveilles du monde : la troisième desquelles sont les Pyramides d'Egypte, et à la vérité ce que les historiens en disent est vrai, cette chose est fort admirable.
Les pyramides étaient certains édifices qui commençaient en quadrangle, et allaient ainsi jusques au sommet en amenuisant, à la forme d'une pointe de diamant ; et toutefois elles étaient de telle grandeur et hauteur, et de tant et telles pierres, et en telle perfection qu'il serait fort difficile de l’écrire. Et aussi que tous ne le voudraient croire : ce néanmoins ces choses sont tant autorisées par auteurs Chrétiens, et Gentils bien approuvés que l’on ne peut en nier la créance.
Ces pyramides donc sont tours fort hautes, qui finissent en pointe fort aiguë. L'étymologie de ce nom vient de pur en grec, c'est-à-dire feu, pour ce qu'il semble que le sommet vient à saillir comme flambeau de feu.

360.000 hommes, pendant 20 ans
Entre toutes les autres pyramides, les historiens font particulière mention de trois qui étaient en Egypte, entre la ville de Memphis, qui est aujourd'hui le Caire, et l’île que fait le Nil, nommée Delta, l’une desquelles est mise au nombre des 7 merveilles ; car on dit qu'à la faire il y avait continuellement trois cent soixante mille hommes, qui y furent 20 ans entiers. Plusieurs l'observent, et particulièrement Pline en parle amplement, et allègue douze auteurs pour sûreté, Diodore, Strabon, Pomponius Mela, Hérodote,  Amian, et maints autres. Les uns disaient que le fondement et le plan de cette pyramide empêchait et couvrait huit journaux de terre, qui font environ 40 arpents; autres de sept journaux, et plusieurs autres de six, et autant ou plus de hauteur. Pline dit que chacun quadrangle avait 883 pieds.
Les pierres étaient de marbre, apportées d’Arabie, et dit Pomponius Mela que la plus grande part d'icelles avaient trente pieds de largeur ; par ainsi on peut connaître que tant de milliers d'hommes y étaient occupés, les uns à porter les pierres, les autres à les tailler, et les autres à les asseoir sans la multitude qui besognait aux ferrements et autres choses nécessaires.

La vanité des rois d’Égypte



Photo Marc Chartier

Des autres pyramides on en parle ainsi au moins de deux autres alléguées, une desquelles se faisait par la vanité des Roys d'Egypte, qui furent les plus riches du monde, tant pour la fertilité de la terre que pour ce qu'en ce pays-là, nulle personne ne possédait aucune chose en propre, fors le Roy, et ce depuis que Joseph, fils de Jacob, conseilla à Pharaon de conserver les blés ès sept années abondantes pour le temps de la famine, pendant lequel par le moyen de ce blé, il eut toutes les terres de ses vassaux. Voilà comment ces Roys étaient riches et se faisaient servir par leurs sujets comme s'ils fussent serfs.
Et disent les historiens que les Rois faisaient fabriquer ces pyramides, pour donner à manger à leur peuple qui travaillait ; et aussi pour ne laisser leurs trésors à leurs successeurs, car ils aimaient mieux les dispenser ainsi entre leurs gens, que donner occasion à leurs héritiers d'avancer leurs trépas pour hériter à leurs biens et deniers.
Il se trouve par écrit que ces pyramides servaient de sépulcres aux Roys, et bien considérera la multitude du peuple Hébreu qui servait en Egypte, par lesquels Roys faisaient édifier villes et forteresses, il ne s'en ébahira point, vu que c'est chose certaine que six cent mille hommes
de pied, sans grande multitudes de femmes et petits enfants sortirent de cette servitude, et qui tous étaient employés, et servaient à ces œuvres merveilleuses ; ainsi ce n'est point de merveille que ces édifices pussent être faits, car ils disent qu'en raves, aux, et ciboules pour sustenter cette multitude d'ouvriers, il fut dépensé 1800 talents, qui valaient au prix du jourd'hui 1080000 mil écus.

Deux pyramides d’incroyable hauteur
Diodore dit qu'en l'entour d'icelle et bien loin à l'environ, il n'y avait pas une seule petite pierre, ni apparence qu'une seule personne y eût été, ni signe d'aucun fondement fors l'arène menue comme sel : tellement qu'il semblait que cette pyramide eût été là mise par la main de Dieu, et qu'elle y fût naturellement crue, et semblait que sa hauteur touchait au ciel.
Si nous laissons les anciens livres derrière, nous trouverons des témoins de notre temps, Pierre Martyr Milanais (*), homme docte qui fut ambassadeur pour les Roys Catholiques, Dom Ferdinand, et Dame Isabel, vers le Soudan d'Egypte, en l'an 15 01, a fait un livre de ce (qu’il vit) et en fit son ambassade. Là dedans il récite comme aussi a-(t)-il fait de bouche, avoir vu de ces pyramides, et se conforme avec ce que les auteurs anciens ont écrit, et particulièrement il parle de deux qu'il a vues qui étaient d'incroyable hauteur, et dit qu'il mesura les carrés d'une, qu'ils étaient chacun de 315 pas et quasi 1300 de circuit ; et qu'en chacun côté, il y a de fort grandes pierres assemblées pour autres édifices.
Et si dit plus que quelques-uns de la compagnie montèrent en l'une d'icelles à bien grande peine et par long espace de temps, et qu’ils lui récitèrent qu'au plus haut, il y avait une pierre toute unie, si grande que 30 hommes se fussent aisément tenus dessus. Et quand ils furent en bas ils disent qu'il leur était avis qu'ils avaient été en nuée tant ils étaient haut, et qu'il leur semblait qu'ils perdaient la vue, et que le cerveau se brouillait, et tournant le dessus dessous. Tellement qu'il dit qu'il ne faut point douter du grand nombre de gens, ni de la dépense que l'on dit avoir été faite en ces choses.”

Source : Gallica

(*) Pierre Martyr d'Anguiera (1457-1526), un humaniste, universitaire, diplomate, écrivain et historien. En 1501, il obtient une mission diplomatique auprès du sultan d'Égypte, qui fut couronnée de succès. Il raconta ses négociations de manière détaillée dans Legatio Babylonica.